Le développement personnel dans le contexte du « travail sur soi »

Le développement personnel dans le contexte du « travail sur soi »

Au-delà des filiations historiques et conjoncturelles que nous venons d’esquisser, l’analyse du développement personnel est à placer dans le contexte structurel des transformations qui sont à l’œuvre dans nos sociétés. Sur ce point, il n’y aurait pas, contrairement à ce qu’affirme Michel Lacroix, de « radicale différence d’objectif », entre les psychothérapies et le développement personnel, entre le bien être, le mieux-être et le plus être, mais bien une gradation et une extension du champ d’action. En témoignent, parmi d’autres, la PNL (« Programmation neuro-linguistique ») et l’AT (« Analyse transactionnelle ») 12 qui sont autant des pratiques thérapeutiques que des techniques de développement personnel.

Notons cependant qu’un même cadre théorique peut servir de référence à des psychothérapies ou à des pratiques de développement personnel, mais avec des modalités de mise en œuvre différentes. Ceci se retrouve aussi du côté de la psychanalyse dont les présupposés théoriques peuvent guider des pratiques diverses « d’inspiration analytique », à côté de la cure proprement dite.

Les « approches » et « disciplines » reprises dans les offres de développement personnel (voir exemples en annexe) mentionnent souvent des dénominations explicitement psychothérapeutiques, d’autres relevant du développement personnel stricto sensu et certaines de la simple relaxation. Ceci ne signifie pas que le développement personnel n’ait pas sa spécificité, mais bien que ses frontières sont parfois floues et qu’il gagne à être situé dans l’ensemble plus vaste du « travail sur soi ». Cette dernière expression plus englobante inclut à la fois la psychanalyse, les psychothérapies, le développement personnel et diverses techniques de communication, de relaxation ou de bien-être. On ne peut en effet comprendre cette forte expansion, en quantité et en diversité, des théories et des pratiques relatives à l’action de l’humain sur lui-même dans le champ psychique, que dans le cadre de l’expansion de la sphère du travail humain. Celui-ci n’est plus seulement centré sur la production de biens  et de services, sur une activité transformatrice de la nature animée et inanimée (secteur primaire) et des produits dérivés de celle-ci (secteurs secondaire et tertiaire). Il concerne de plus en plus l’action de l’humain sur lui-même (secteur quaternaire, selon certains auteurs) qui dépasse largement la sphère éducative traditionnelle. Il s’agit d’un travail permanent sur soi, qui concerne donc surtout les adultes, et non pas du seul apprentissage social et cognitif propre à la période de l’enfance et de l’adolescence. L’objectif n’est plus seulement de « se connaître soi-même », mais aussi de « se produire soi-même », voire de se dépasser.

Cette activité a bien entendu d’abord concerné l’homme dans sa dimension organique, avec le développement de la médecine – une fois transgressé l’interdit de la dissection – permettant de connaître « la fabrique du corps humain »13 et d’intervenir sur elle. D’abord pour guérir ou « réparer » le corps, ensuite pour l’améliorer : développement de la pharmacologie, de la génétique, de différentes pratiques comme la diététique, le « body building »… Mais elle a aussi progressivement concerné l’humain dans sa dimension psychique, d’abord pour guérir les troubles de l’esprit nommés « folie » (psychiatrie), puis les troubles de mal-être (psychothérapie) puis pour l’améliorer (développement personnel).

La naissance des psychothérapies et l’avènement du développement personnel sont à situer dans ce cadre14. Après l’étude de la « fabrique du corps humain » et la progressive intervention transformatrice sur celui-ci, vint celle de « la fabrique du sujet » et les innombrables modes d’intervention sur l’identité psychique.

Ceci implique aussi la prise de conscience de la plasticité ou flexibilité de la nature humaine (ce qu’elle a toujours été, mais sans l’assumer en pleine conscience). Cette dernière n’est plus conçue comme une entité stable et immuable, mais bien comme un « potentiel » capable de transformation et d’ouverture vers de nouveaux « possibles », autant  physiquement que psychologiquement15. Ce développement va de pair avec l’individualisation de la société, le plus grand recours aux compétences relationnelles et émotionnelles des travailleurs, mais également des usagers des politiques sociales.

Cette évolution est congruente avec la réflexivité institutionnelle16 des sociétés modernes. Comme le soulignait Giddens, « la réflexivité de la vie sociale moderne consiste en l’examen et la révision continue des pratiques sociales à la lumière des informations nouvelles à propos de ces pratiques mêmes »17. Elle constitue dès lors non seulement « un mode de connaissance du monde par un retour constant du savoir sur lui-même » mais également « un mode de construction de la société qui implique la réincorporation dans la vie sociale elle-même des connaissances nouvelles que nous acquérons la concernant ».

La croissance des pratiques de transformation de soi est dès lors autant la conséquence d’une demande des individus dans une perspective émancipatrice que l’effet d’une injonction sociale (il est d’ailleurs difficile de distinguer les deux) d’être « autonome et responsable » ou d’une vie professionnelle plus gourmande en « savoir être » et en « flexibilité identitaire ».

Ce dernier point nous montre que le phénomène est en partie auto-alimenté, les futurs intervenants du développement personnel étant eux-mêmes passés par les stages et ateliers qu’ils sont appelés à animer (ce dont témoigne à souhait le cursus des animateurs). La croissance du « psychomarché »  est aussi celle d’un secteur d’activité avec les emplois salariés ou indépendants à la clé. Ceci peut également concerner des travailleurs sociaux qui peuvent devenir des praticiens du développement personnel, à plein temps ou comme activité complémentaire.

Les travailleurs sur autrui et les travailleurs sur soi peuvent être les mêmes…

Si notre étude exploratoire est centrée exclusivement sur la formation continue dans le secteur non marchand, nous ne sommes évidemment pas sans savoir que les pratiques de développement personnel ont connu une croissance considérable (certains parlent d’inflation) dans le secteur marchand, que ce soit en termes de formation ou de gestion des ressources humaines18. Si les parentés sont sans doute nombreuses (en termes d’explication causale, d’émergence, de référents théoriques, de types de pratiques), les spécificités du Non-Marchand (caractère non-lucratif, particularités de l’objet social, gestion des organisations) entraînent probablement des différences non négligeables.

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